LE
MINISTERE DE LA PAROLE
S’il
est un ministère que bien des chrétiens, prêtres et laïcs, redoutent, c’est
bien celui – combien difficile – de la prédication. Ministère à la fois
exaltant, séduisant et délicat. Nombre sont ceux qui se demandent quelles
astuces ou quelles méthodes adopter pour pouvoir accomplir avec succès le
ministère de la Parole qui n’est pas limité à la seule homélie, mais s’étend à
toute forme de prédication en Eglise : causeries, conférences, exposés…
ayant explicitement pour objet direct l’annonce de la Bonne Nouvelle. Il faut
peut-être déjà reconnaître que la prédication n’est pas d’abord une question
d’astuces. Elle est d’abord un ministère de foi, qui implique la foi et vise à
faire naître et faire croître la foi dans les cœurs. C’est donc à l’aune de la
foi qu’il faut comprendre le ministère de la Parole.
UN MINISTERE DE
LA FOI
L’apôtre
Saint Paul décrit bien la nature de la prédication quand il écrit : « quiconque invoquera le nom du
Seigneur sera sauvé. Mais comment l’invoquer sans d’abord croire en lui ?
Et comment croire sans d’abord l’entendre ? Et comment entendre sans
prédicateur ? Et comment prêcher sans être d’abord envoyé ? selon le
mot de l’Ecriture : ‘Qu’ils sont beaux les pieds des messagers de bonnes
nouvelles !’ Mais tous n’ont pas obéi à la Bonne Nouvelle. Car Isaïe l’a
dit : ‘Seigneur, qui a cru à notre prédication ?’ Ainsi la foi naît de
la prédication et la prédication se fait par la parole du Christ » (Rm
10, 14-17). On comprend donc que le prédicateur est d’abord un envoyé de Dieu
chargé de porter à un public « la Parole du Christ ». Non pas un
envoyé qui reste extérieur au message qu’il porte, mais un témoin qui s’immerge
dans la Parole qu’il est chargé d’annoncer.
La
prédication étant donc essentiellement un ministère de foi, le prédicateur
étant donc principalement un envoyé-témoin, il est clair qu’il ne peut assumer
correctement son ministère sans croire lui-même à la Parole qu’il va annoncer.
La foi du prédicateur est donc un élément primordial du ministère de
prédication. Croire à la Parole signifie adhérer à la Parole, l’accueillir
comme Parole de l’Autre-Transcendant, et chercher à en goûter personnellement
toute la saveur. Deux exigences
s’imposent alors dans ce cadre au prédicateur : humilité et méditation.
L’humilité consiste ici à se considérer indigne de porter la Parole du Christ.
Il ne s’agit pas de cette fausse humilité aux apparences trompeuses, mais de
cette attitude du cœur qui s’incline profondément devant la Parole, cette
disposition intérieure selon laquelle le prédicateur ne croit pas tout savoir
de la Parole, selon laquelle il ne considère pas la Parole comme déjà connue à
l’avance ; cette disposition cordiale par laquelle le prédicateur se
laisse ‘surprendre’ par la Parole.
L’humilité dont nous parlons ici contraste avec cette suffisance intellectuelle
qui ‘toise’ la Parole de haut, au lieu de ‘s’écraser’ devant elle. Car il
arrive que certains prédicateurs, trop sûrs de leurs atouts et connaissances
intellectuels, donnent l’impression de connaître orgueilleusement et parfaitement
la Parole. A cet effet, il suffit de rappeler l’admonestation de l’apôtre aux
chrétiens de Corinthe : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et
si tu l’as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? »
(1 Co 4,7).
Cette
première exigence d’humilité en face de la Parole implique la seconde : la
méditation. Car, c’est au creuset de la méditation que le prédicateur
‘accueille’ la Parole. C’est là, que le prédicateur fait la merveilleuse
expérience du prophète Jérémie : « Quand tes paroles se présentaient, je les dévorais : ta parole
était mon ravissement et l’allégresse de mon cœur. Car, c’est ton Nom que je
portais, Yahvé, Dieu Sabaot » (Jr 15, 16). La méditation est en réalité une expérience mystique par laquelle le prédicateur
‘s’abîme’ dans la Parole, pour ainsi dire. C’est là, dans la méditation, que le
prédicateur laisse le Seigneur lui parler ; c’est là, au creuset de la
méditation, qu’il laisse la Parole prendre racine dans son cœur ; c’est
encore là, dans la méditation qu’il découvre la beauté et la profondeur de la
Parole ; et c’est toujours là, au cœur de la méditation, que le sens de la
Parole lui est révélé.
On
aura compris que la méditation n’est pas réservée à un moment donné, mais
couvre toute l’étendue du temps qui sépare du moment où devra avoir lieu la
prédication. Soit qu’il travaille, soit qu’il mange, soit qu’il dort, le
prédicateur garde le cœur éveillé (Cf. Ct 5,2), disponible à accueillir à tout
moment la Parole ! Il arrive, en effet, bien souvent qu’une compréhension
lumineuse de la Parole germe dans l’esprit du prédicateur à un moment où
il s’y attend le moins. La méditation
favorise donc la rencontre de deux amours : l’amour de Dieu qui vient à la
rencontre de l’homme par sa Parole, et l’amour du prédicateur qui désire,
assoiffé, la Parole ! La méditation est donc une expérience amoureuse où
deux amours se livrent réciproquement l’un à l’autre ! A l’instar de la
bien-aimée du merveilleux Livre du Cantique des Cantiques, le prédicateur,
ayant goûté au fruit de la Parole que lui offre, dans la méditation, le
Bien-Aimé-Divin, peut s’exclamer avec raison: «Comme le pommier parmi les arbres d’un verger, ainsi mon bien-aimé
parmi les jeunes hommes. A son ombre désirée je me suis assise, et son fruit
est doux à mon palais. Il m’a mené au cellier, et la bannière qu’il dresse sur
moi, c’est l’amour. Soutenez-moi avec des gâteaux de raisin, ranimez-moi avec
des pommes, car je suis malade d’amour. » (Ct 2, 3-5).
Cette
seconde exigence, fondamentale pour la prédication, fait entrevoir que le
prédicateur doit être avant tout un homme
de prière, un homme ouvert à l’Esprit
Saint. Si la prédication est un moyen
d’évangélisation, il est alors indispensable de reconnaître avec le pape Paul
VI que c’est
l’Esprit Saint « qui
explique aux fidèles le sens profond de l’enseignement de Jésus et son mystère.
Il est celui qui, aujourd’hui comme aux débuts de l’Eglise, agit en chaque
évangélisateur qui se laisse posséder et conduire par lui, et met dans sa
bouche les mots que seul il ne pourrait trouver, tout en prédisposant aussi
l’âme de celui qui écoute pour le rendre ouvert et accueillant à la Bonne
Nouvelle et au Règne annoncé. Les techniques d’évangélisation sont bonnes
mais les plus perfectionnées ne sauraient remplacer l’action discrète de
l’Esprit. La préparation la plus raffinée de l’évangélisateur n’opère rien sans
lui. Sans lui, la dialectique la plus convaincante est impuissante sur l’esprit
des hommes. Sans lui, les schémas sociologiques ou psychologiques les plus
élaborés se révèlent vite dépourvus de valeur. Nous vivons dans l’Eglise
un moment privilégié de l’Esprit. On cherche partout à le connaître mieux, tel
que l’Ecriture le révèle. On est heureux de se mettre sous sa mouvance. On
s’assemble autour de lui. On veut se laisser conduire par lui. Or,
si l’Esprit de Dieu a une place éminente dans toute la vie de l’Eglise, c’est dans
la mission évangélisatrice de celle-ci qu’il agit le plus. Ce n’est pas par
hasard que le grand départ de l’évangélisation eut lieu le matin de Pentecôte,
sous le souffle de l’Esprit. On peut dire que l’Esprit Saint est l’agent
principal de l’évangélisation : c’est lui qui pousse chacun à annoncer
l’Evangile et c’est lui qui dans le tréfonds des consciences fait accepter et
comprendre la Parole du salut. Mais l’on peut dire également qu’il est le terme
de l’évangélisation : lui seul suscite la nouvelle création, l’humanité
nouvelle à laquelle l’évangélisation doit aboutir, avec l’unité dans la variété
que l’évangélisation voudrait provoquer dans la communauté chrétienne. A
travers lui l’Evangile pénètre au cœur du monde car c’est lui qui fait
discerner les signes des temps — signes de Dieu — que l’évangélisation découvre
et met en valeur à l’intérieur de l’histoire.»[1] A cet effet, il suffit de considérer l’élan missionnaire
et les prédications apostoliques dans les Actes des apôtres pour se rendre
compte de la place qu’occupe l’Esprit Saint dans l’œuvre d’Evangélisation.
L’ouverture à l’Esprit dont nous parlons consiste à
l’invoquer constamment, à demander son assistance particulière lors de la
préparation d’une prédication, à remettre entre ses mains la prédication
elle-même, et à demander pour les destinataires de la prédication la grâce de l’Esprit
Saint, afin qu’il ouvre et dispose leurs cœurs à accueillir la Parole, et à en
vivre. En un certain sens, on peut définir la prédication comme une nouvelle
incarnation du Verbe dans le cœur des fidèles. Par la Prédication, le Verbe
prend demeure dans le cœur des auditeurs. Et comme jadis, dans l’humble case de
Nazareth, c’est par l’Esprit Saint que s’opère cette ‘nouvelle incarnation’ du
Verbe. A Marie, l’ange Gabriel disait, en effet : « L’Esprit Saint
viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre »
(Lc 1, 35). De façon analogique, c’est la même chose qui s’accomplit dans la
prédication : à l’invocation du prédicateur, l’Esprit descend, prend
possession non seulement du prédicateur, mais aussi de l’auditoire et rend
possible ‘l’incarnation’ du Verbe ! Le modèle ici, est donc le modèle
marial. Le prédicateur a donc un grand avantage à contempler ce modèle. Encore
que Marie est justement appelée et priée comme « l’Etoile de l’Evangélisation » par les papes Paul VI[2] et Jean-Paul II[3]
En toute vérité, le ministère de
prédication est un ministère de foi. Mais il n’en demeure pas moins vrai qu’il
est aussi un véritable art.
LE
MINISTERE DE PREDICATION : UN ART
Nous en arrivons maintenant à une
présentation concrète et pratique du ministère de prédication. Et il faut le
dire tout de suite : la prédication est un art. Et comme tout art, vise la
beauté. Comme tout art, il vise à transmettre ou à révéler l’Absolu. Comme tout
art, il cherche à élever l’âme, non seulement des destinataires, mais aussi …
du prédicateur !!! Le ministère de prédication s’inscrit parfaitement dans
l’art rhétorique. La rhétorique étant l’art de bien parler et de composer des
discours persuasifs. Depuis Aristote, la rhétorique classique distingue trois
niveaux ou genres d’éloquence : le genre judiciaire (devant les
tribunaux), le genre délibératif (dans les assemblées politiques), et le genre
démonstratif (lors des célébrations). On peut ainsi synthétiser[4] :
GENRE
|
VALEURS CHER-CHEES
|
S’OCCUPE
|
FONC-TIONS DES ARGU-
MENTS
|
SENTIMENTS
SUSCITES
|
·
JUDICIAIRE
|
Vérité Equité
|
De faits passés
|
Défendre Accuser
|
Sévérité Mansuétude
|
·
DELIBERATIF
|
Utilité Profit
|
De l’avenir
|
Persuader Dissuader
|
Crainte Espoir
|
·
DEMONSTRATIF
|
Honnêteté Grandeur
|
Du présent
|
Louer Blâmer
|
Plaisir Dégoût
|
Si le prédicateur n’est guère intéressé par les genres
judiciaire et délibératif, il lui est
néanmoins utile d’avoir une connaissance du genre démonstratif, encore
appelé épidictique, qui « a pour fonction de faire découvrir et partager
les convictions sur la grandeur et la beauté d’une idée, d’un message, d’une
religion (…), en utilisant l’éloge (en grec, encômion) ou le blâme, l’approbation ou la réprobation. »[5].
De toute façon, quelque soit le genre, la rhétorique
classique distingue trois facteurs de persuasion nécessaires et indispensables
à la qualité d’un discours : l’autorité
de l’auteur, l’argumentation du discours et les émotions que suscite le
discours dans l’assemblée. Nous reprenons ici chacun de ces facteurs en les
appliquant directement au ministère de prédication.
L’autorité du prédicateur
L’autorité de l’orateur ou du prédicateur tient à trois
facteurs : le facteur moral, le facteur intellectuel, et le facteur spirituel.
Le facteur moral :
joue
un rôle important dans la
réception de la prédication de la part des destinataires. La qualité morale de
la vie du prédicateur est l’une des conditions majeures de la réussite d’une
prédication. Cela dans la mesure où la qualité morale de la vie est le témoignage
ou le contre-témoignage de ce qui est dit ou sera dit dans la prédication. On
peut ici faire un exemple. Le prédicateur reconnu comme un homme peu sérieux ne
pourra pas convaincre son auditoire, même par l’excellence de son talent
littéraire. Le principe théorique ‘faites ce que je dis, mais ne faites pas ce
que je fais’ ne fonctionne guère en matière de prédication. Au contraire, un
prédicateur reconnu pour sa qualité morale exemplaire a un grand atout pour sa
prédication. Cela revient, en réalité, au mot de Paul VI, à savoir que « l’homme contemporain écoute plus volontiers
les témoins que les maîtres (…) ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils
sont des témoins. »[6]
Le facteur
intellectuel : On a du plaisir à
écouter un prédicateur reconnu pour sa science, pour la qualité de ses
enseignements. On éprouve une réelle satisfaction à écouter un prédicateur
éloquent. L’éloquence n’est pas du verbiage creux, mais l’expression heureuse
et convaincante d’une vérité, en l’occurrence une vérité de foi. Ce qui fait
l’éloquence, c’est aussi bien la forme que le fond.
La formation intellectuelle s’acquiert. Et pour un
prédicateur, il est indispensable qu’il se forme intellectuellement. Le
prédicateur éloquent est d’abord et avant tout celui qui a la culture de la lecture. La lecture est depuis toujours la clé de
la science. La lecture ouvre l’esprit et le cœur du prédicateur, et devient
source d’inspiration pour ses prédications. Celui qui veut donc se former à
l’art de la prédication veillera donc à s’investir constamment dans la lecture.
Une lecture mensuelle. S’imposer le rythme d’une lecture mensuelle d’un ouvrage
sérieux aide efficacement à se forger une personnalité de prédicateur. Les
ouvrages à lire seront ciblés. Pas de littérature abjecte, ni mineure. En
général, vu que la prédication est orientée essentiellement vers
l’évangélisation, vers l’éducation de la foi, il est hautement préférable de
s’orienter prioritairement vers des ouvrages de bonne théologie ou de bonne
exégèse qui permettent d’avoir l’intelligence des Saintes Ecritures. La
connaissance des Saintes Ecritures étant indispensable pour un prédicateur
sérieux.
Une connaissance pointue de la doctrine de l’Eglise est
absolument nécessaire. Car le prédicateur n’enseigne pas ses idées, ni ses
connaissances, mais la foi de l’Eglise. A cet effet, il se doit de connaître la
position de l’Eglise sur divers sujets, notamment telle qu’elle se présente
dans les documents officiels de l’Eglise : les textes du Concile Vatican
II, le Catéchisme de l’Eglise Catholique, lettres et encycliques des papes,
l’enseignement des pères de l’Eglise, etc.
Cependant, l’art de la prédication nécessite aussi une
connaissance profane des réalités humaines. Car, souvent le prédicateur aura à
s’appuyer sur sa connaissance ‘profane’ pour évangéliser, et conforter la foi
des auditeurs, lesquels ont besoin de savoir aussi que la réponse de la foi
transcende celles que propose le monde. Un exemple : la lecture du
merveilleux ouvrage du physicien de renom Antonino Zichichi, L’Univers a un créateur. Un physicien
défie l’athéisme, paru aux Editions Salvator (Paris) en 2003, offre au
prédicateur des éléments scientifiques pour affronter entre-autres les questions
de l’évolutionnisme et d’autres théories scientifiques qui remettent en cause
la foi chrétienne de la création du monde par Dieu…
Se former, c’est aussi s’informer. Aussi le prédicateur
veillera t-il à être attentif aux informations qui lui viennent surtout de la
presse. Selon le mot de Karl Bath, le prédicateur, pour prêcher, doit tenir la Bible dans une main et le journal,
dans l’autre. Bref, le vrai prédicateur est un homme de culture !
Le facteur
spirituel : Un prédicateur dont
l’autorité spirituelle est reconnue a toujours une grande influence.
En somme, la conjonction de ces trois facteurs qui mettent
en exergue l’autorité du prédicateur donne de la vigueur à la prédication. Mais
il n’est pas absolument nécessaire que tous les trois facteurs que nous avons
relevés soient réunis, même si c’est toujours souhaité que le prédicateur soit
un homme moralement qualifié, doué intellectuellement et spirituellement
reconnu ! Ce qui, néanmoins, reste indiscutable et ne peut guère être
occulté, c’est bien l’argumentation du discours.
La prédication proprement dite
Le prédicateur doit veiller à trois préalables : la
maîtrise de la langue, la solennité du prédicateur et une diction nette. Une
maîtrise suffisante de la langue est un atout essentiel pour la prédication. En
ce qui concerne la solennité du prédicateur, elle consiste en une attitude
posée, digne et présentable ; une attitude majestueuse qui est loin d’être
orgueilleuse ou pédante. La solennité du prédicateur contribue à la solennité
du discours. Quant à la diction, elle joue aussi un rôle important dans la
prédication. Une voix nette, un discours bien articulé, prononcé avec solennité
favorise la bonne réception du message.
Venons-en au discours. On peut s’inspirer de la rhétorique
gréco-latine qui met en exergue cinq parties :
l’invention (inventio), la disposition (dispositio), l’élocution (elocutio), la mémoire (memoria) et l’action (actio).
L’invention n’est rien d’autre que le choix des arguments ou preuves
dans le but de traiter le sujet du discours. C’est la phase préparatoire,
antérieure au moment du discours ou de la prédication. Dans le cadre d’une
homélie, elle consiste à identifier clairement un thème à partir des textes de
la liturgie (prévus pour la messe). On peut isoler un thème soit à partir de
l’ensemble des textes, soit en considérant chaque texte isolément. Parfois,
même un seul mot d’un texte peut inspirer le thème de prédication. Dans tous
les cas, il est conseillé de ne pas vouloir traiter beaucoup de sujets à la
fois, et de concentrer la prédication sur un aspect de la thématique liturgique
(de la liturgie de la Parole). Le sujet
(thème), une fois identifié, le prédicateur veillera à ne choisir que des arguments percutants pour fonder et appuyer ses
idées. Toujours se rappeler le mot du vieux Boileau : « tout ce que
l’on conçoit bien, s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent
aisément » !
La disposition n’est rien d’autre que l’ordonnancement du discours.
Quatre éléments la composent : l’exorde (l’exordium), la narration
(narratio), l’argumentation (probatio), et la péroraison (peroratio). L’exorde, c’est l’introduction du
discours dont le but est d’en donner l’orientation, d’établir le contact avec
l’assemblée, et d’indiquer le sujet à traiter. C’est la ‘porte d’entrée du
discours’.
En matière de prédication, il est très important de capter
dès le départ l’attention des auditeurs. A cet effet, le prédicateur devra être
assez inventif pour susciter l’intérêt du public, en évitant les formules
classiques (ex. « chers frères et sœurs, la Parole de Dieu de ce
jour… »). L’avantage de ce procédé, est qu’en commençant directement le
discours, sans les tournures classiques, le public, surpris, est obligé de
prêter attention.
La narration, qu’on peut bien sauter, quand il s’agit de la
prédication, prépare l’argumentation. Il vaut mieux, dans le cadre d’une
prédication, passer à l’argumentation (probatio)
qui est un ensemble de preuves que le prédicateur apporte pour justifier sa
thèse (en rhétorique classique : la propositio,
souvent énoncée à la fin de l’exorde). En générale, deux arguments (en faveur
de la thèse qu’on veut défendre et qui est en lien avec le thème choisi)
suffisent. Toute l’argumentation doit se conclure par la péroraison dont la forme varie selon les prédicateurs. Normalement,
en rhétorique classique, la péroraison fait le point sur les principaux
arguments utilisés. Mais dans une prédication, il est préférable de terminer
par une exhortation relative à l’enseignement développé à partir des textes
commentés, ou, plus précisément, relative au thème choisi.
En réalité, ce qui donne force et beauté à l’argumentation,
c’est, bien sûr, l’élocution. Il
s’agit d’utiliser des figures de style pour exprimer sa pensée. Disons d’emblée
que la prédication n’est pas le lieu de la grandiloquence. Un style clair,
simple, avec des mots bien choisis et bien agencés et des figures de style bien
orientées, contribue à l’éloquence du discours. Par conséquent, le prédicateur
gagnerait beaucoup à éviter la redondance, et d’autres figures de style (ironie,
par exemple) qui rendraient lourd le discours. Par contre, l’usage des figures
de style comme la métaphore, l’anaphore, l’anadiplose, le climax, l’anticlimax,
la comparaison…est conseillé, car elles rendent vivant le discours.
Deux autres éléments rendent vivant le discours du
prédicateur : la mémoire (memoria)
et l’action (actio). La mémoire, c’est le fait de mémoriser
un discours, et donc de le déclamer sans papier. Les anciens orateurs
utilisaient ce procédé de rhétorique. Si cet exercice paraît astreignant, et
s’il n’est pas indispensable de mémoriser une prédication (certains le
déconseilleraient même, à raison !), il faut quand même reconnaître que
l’assemblée, le public (auquel est destiné la prédication) suit difficilement
une prédication lue. Une prédication sans papier est mieux suivie.
L’action, c’est la façon dont est donné le discours (les gestes, la
voix…). Les gestes du prédicateur participent aussi de la vivacité de la
prédication.
Par ailleurs, si le prédicateur ne se sent pas en mesure de
suivre le schéma de la rhétorique classique, il ne peut se soustraire,
cependant, à la rigueur d’une argumentation sérieuse, s’il veut se faire
convaincant. Une argumentation rigoureuse ne saurait se passer des trois
éléments suivants : Thèse, arguments, et exemples. Schématiquement, on
pourrait avoir :
THESE
ARGUMENT 1
·
Ex. 1
ARGUMENT 2
·
Ex. 2
La nouveauté ici c’est bien sûr les exemples. Les exemples
illustrent les arguments (à chaque argument correspond un exemple précis) et
permettent à l’auditoire de comprendre la thèse de l’auteur. Si les arguments
présentent des facettes de la thèse, de façon théorique, les exemples, eux, en
donnent une ‘visibilité concrète’. Une prédication qui ne recourt pas aux
exemples court le risque de n’être que théorique, et par conséquent, de ne pas
être comprise. Bien souvent, l’auditoire retient plus les exemples que les
arguments, ou plutôt en retenant les exemples, il arrive à reconstituer les
arguments, et donc finalement la thèse développée. Saint Alphonse-Marie de
Liguori utilise ce procédé dans son célèbre ouvrage « Les Gloires de Marie », où on trouve, après chaque
enseignement doctrinal, l’illustration concrète.
La difficulté que pourrait rencontrer le prédicateur
consisterait dans le choix ou la manipulation des exemples. En dehors des
faits de vie qui sont très précieux dans une prédication, il y a aussi
d’autres sources qui pourraient permettre à celui qui accomplit le ministère de
la Parole d’illustrer sa pensée. On pourrait citer les films ou
feuilletons. A la condition seulement qu’ils ne soient pas pornographiques
ou érotiques ! Quand bien même les films ou feuilletons sont le plus
souvent centrés sur des scénarios d’amour. Un constat très simple : ces
films suscitent de plus en plus beaucoup d’engouement, surtout de la part des
jeunes. A tel point que, sans rien exagérer, ils semblent devenir ‘la Bible des
jeunes’. Le prédicateur qui suit ces films, le fera dans un seul esprit :
dans le but d’évangéliser à partir de la fiction du film. Avec un esprit
critique aiguisé, il relèvera soigneusement les déviations morales et les
pertinences du film (car tout n’est pas négatif dans un film, il y a toujours
une certaine sagesse qui est en jeu), ce qui lui permettra d’aider ceux qui les
suivent à réfléchir et à s’orienter dans la bonne direction. L’expérience a montré
que le recours à ces films, dans la prédication, éveille aussitôt l’attention,
surtout des jeunes. L’admirable livre de
Pascal IDE (en collaboration avec Luc ADRIAN), Les 7 péchés capitaux[7],
utilise bien cette forme d’illustration par les films, à la fin de chaque
chapitre.
Il y a aussi les chants
profanes qui incarnent une certaine sagesse populaire. Or la sagesse populaire
est toujours « semen Verbi ». Exécuter un bref refrain d’un chant
profane n’a rien d’hérétique. Pourvu qu’on n’exagère pas et que la prédication
ne devienne un concert. Il en va de même pour les chants religieux. Dans tous les cas, on doit tenir compte du
caractère illustratif des chants et ne pas en faire un usage abusif. Une
prédication qui fait recours trop souvent aux chants –qu’ils soient religieux
ou non- n’en est plus une, et de fait cache une carence d’inspiration, ou tout
simplement une préparation insuffisante de la part du prédicateur.
Par ailleurs, les
proverbes ou autres sentences sapientielles peuvent servir d’illustration
lors d’une prédication.
Une prédication bien conduite ne peut manquer d’avoir un
impact sur l’auditoire. D’où le troisième élément constitutif de la
rhétorique : les émotions que suscite la prédication dans l’Assemblée.
Les réactions dans l’Assemblée
Le prédicateur, tout en tenant son discours, doit être
attentif aux réactions de son public. L’expression
des visages lors de la prédication est un indicateur qui témoigne de la
réception du message. De même, un humour
bien placé, en lien toujours avec l’argumentation menée, permet de tester le
public, et de vérifier s’il suit ou non. Dans certaines circonstances, le
prédicateur, pour éveiller ou réveiller l’attention de son public, pourra avoir
recours à la technique rhétorique gréco-latine de la digression. La digression n’est rien d’autre que l’insertion habile
d’un passage dans le discours, qui semble étranger, aussi bien par le
vocabulaire que par le style, à l’ensemble de la rhétorique générale adoptée.
La réaction du public peut être aussi manifeste par des acclamations spontanées lors de la
prédication. Comme aussi, elle peut être une réaction de grand silence, mais d’un silence réflexif et
méditatif, ce qui peut être l’expression, non d’un manque d’intérêt aux propos
du prédicateur, mais plutôt de consciences qui se sentent interpellées par le
discours incisif du prédicateur. L’expérience a montré, en effet, qu’après
certaines prédications, des fidèles prennent aussitôt le chemin du confessionnal.
Les réactions du public permettent au prédicateur (pendant
et après la prédication) de savoir si son message est ou a été reçu ou non.
Aussi doit-il se mettre à l’écoute de
l’assemblée, non à la recherche de vaines flatteries, mais pour découvrir les
fruits de sa prédication. Bien souvent, après la prédication, sans qu’il n’ait
à poser de questions, il se rendra aussitôt compte des effets de sa prédication
sur le public…
Comme on peut donc le constater, la prédication est
vraiment un art qui suppose non seulement la foi mais aussi le savoir-faire.
Mais le savoir-faire, le talent, n’est-il pas un don ? La prédication est véritablement un don, un
charisme au service du Corps mystique de l’Eglise.
LA
PREDICATION : UN CHARISME
Parvenus à ce point de notre parcours, en ayant présent à
l’esprit que la prédication est tout à la fois un ministère de foi et un art,
il importe de retourner à la source, en découvrant l’enseignement des Saintes
Ecritures à propos du ministère ecclésial de la Prédication. L’enseignement de
l’Apôtre Paul en 1 Co 12, 4-11.27-30, Ep 4, 11-13 et Rm 12,6-8 nous offre un
bon cadre de réflexion.
1CO 12,4-11
|
EP 4,11-13
|
4Il y a diversité de dons de la grâce, mais c'est le
même Esprit;
5diversité de ministères, mais c'est le même Seigneur ;
6diversité d'opérations, mais c'est le même Dieu qui
opère tout en tous.
7À chacun la manifestation de l'Esprit est donnée en vue
du bien commun.
8À l'un, c'est un discours
de sagesse qui est donné par l'Esprit ; à tel autre un discours de science, selon le même
Esprit ;
9un autre la foi, dans le même Esprit ; à tel autre les
dons de guérisons, dans l'unique Esprit ;
10tel autre la puissance d'opérer des miracles ; à tel
autre la prophétie ; à tel autre
le discernement des esprits ; à un autre les diversités de langues, à tel
autre le don de les interpréter.
11Mais tout cela, c'est l'unique et même Esprit qui
l'opère, distribuant ses dons à chacun en particulier comme il l'entend (…)
27Or vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres
chacun pour sa part.
28Et ceux que Dieu a établis dans l'Église sont premièrement les apôtres,
deuxièmement les prophètes, troisièmement les docteurs... Puis il y a les
miracles, puis les dons de guérisons, d'assistance, de gouvernement, les
diversités de langues.
29Tous sont-ils apôtres ? Tous prophètes ? Tous docteurs
? Tous font-ils des miracles ?
30Tous ont-ils des dons de guérisons ? Tous parlent-ils
en langues ? Tous
interprètent-ils ?
|
11C'est lui encore qui " a donné " aux uns d'être apôtres, à
d'autres d'être prophètes, ou encore évangélistes, ou bien pasteurs et
docteurs,
12organisant ainsi les saints pour l'œuvre du ministère,
en vue de la construction du Corps du Christ,
13jusqu'à ce que nous parvenions tous ensemble à l'unité
dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu, à l'état d'adultes, à la
taille du Christ dans sa plénitude.
|
Une brève analyse s’impose. Aussi bien dans la 1ère
Lettre aux Corinthiens que dans la Lettre aux Ephésiens, l’apôtre n’utilise pas
explicitement le terme ‘prédication’. Mais cela signifie t-il pour autant que
la prédication est absente dans l’Eglise primitive ? Bien sûr que
non ! S’il est vrai que le terme de ‘prédication’ n’est pas utilisé, il
n’en demeure pas moins vrai que le ministère de la Parole (que les modernes
appellent ‘prédication’) est hautement présent dans l’Eglise de tous les temps.
Ce ministère de la Parole a plusieurs facettes dans l’Eglise primitive.
En 1 Co 12, 8, Paul parle de lógos sophías, et de lógos
gnóseos que la Bible de
Jérusalem (BJ) traduit respectivement par discours de sagesse et discours
de science ; et comprend par discours de sagesse « sans doute le
don d’exposer les plus hautes vérités chrétiennes, celles qui ont trait à la
vie divine et à la vie de Dieu en nous : ‘l’enseignement parfait’ de He
6,1 »[8],
et le discours de science comme « le don d’exposer les vérités
élémentaires du christianisme : ‘l’enseignement élémentaire sur le Christ’
de He 6,1 »[9]. Cette
lecture de la BJ voit donc dans ce verset une allusion à la prédication. Mais
il convient de noter que, si le vocable grec lógos
signifie effectivement discours, il a aussi pour sens ‘parole’ ; quant à gnosis, il est plus correct de le traduire par connaissance plutôt que ‘science’
(comme le fait la BJ). Ainsi comprises, ces expressions désigneraient
plutôt le don de la parole de sagesse
et de la parole de connaissance, ce
qui ne nous oriente pas directement dans le sens du ministère de la prédication
à l’intérieur de l’Eglise. A cet effet, la traduction de la Bible Chouraqui,
soucieuse de rendre l’idée étymologique des mots, est plus juste : « A l’un est donnée, par le souffle,
une parole de sagesse ; à l’autre, une parole de connaissance selon le
même souffle. »[10] Cependant, il est presqu’impossible de
définir avec clarté la frontière entre ces deux dons. Ces deux expressions
désignent un genre de discours qui, produit par l’Esprit Saint, révèle et
instruit, mais on ne peut pas les poser en alternative l’une à l’autre, en
associant la gnosis aux prophètes, et
la sophia aux maîtres (docteurs).[11] Du point de vue du
contenu, la parole de sagesse est peut-être plus orientée à la vision, donnée
par l’Esprit Saint, du dessein salvifique de Dieu, alors que la parole de connaissance
vise surtout la correcte appréciation de la situation du moment dans laquelle
on doit opérer selon l’Esprit de Dieu, et donne à la communauté les
instructions qui en dérivent[12].
Plus intéressant est le don de prophétie (1Co 12,10). Si
avec ce vocable on est aussitôt orienté vers tout ce qui touche au charisme de
prédiction (le mot venant effectivement du grec pro signifiant ‘en avant de’,
par avance et de phèmi, ‘dire’, d’où le
sens de ‘dire à l’avance’), il ne
faudrait pas non plus oublier que le ministère prophétique ne se limite guère à
cet aspect. Encore que la préposition pro
dont est formé le mot prophète a aussi le sens de ‘devant’ (avec l’idée de lieu)[13], et par conséquent la
prophétie consiste à dire (un message ou un enseignement) devant un public ou en public[14].
Le ministère prophétique est donc avant toute chose un ministère public. Le
prophète est celui qui annonce la Parole de Dieu en public, qui enseigne le
peuple, lui indique les voies de Dieu, et l’avertit des risques de l’égarement.
Tel a été le ministère des prophètes de l’Ancien Testament. Au seuil du Nouveau
Testament, on a la figure de Jean-Baptiste qui exerçait son ministère
prophétique en prêchant (la conversion) en public. « A la Pentecôte et
dans le temps de l’Eglise, le don de prophétie est renouvelé par l’Esprit
Saint, si bien qu’existe un charisme de prophétie, exercé de fait dans l’Eglise
par toutes sortes d’hommes et de femmes. Le rôle de ces prophètes, sans doute
distinct de celui des prophètes qui constituent le fondement de l’Eglise, est
de révéler des secrets, d’exhorter, de consoler et d’édifier ; à l’inverse
des faux prophètes (gr. pseudo-prophètès),
ils prophétisent en accord avec l’autorité apostolique. »[15]
En
clair, le ministère de prophétie est un ministère de prédication publique qui
figure dans la hiérarchie des charismes que donne l’apôtre Paul., et se situe
juste après le charisme apostolique : « ceux que Dieu a établis dans l'Église sont premièrement
les apôtres, deuxièmement les prophètes, troisièmement les docteurs... Puis il
y a les miracles, puis les dons de guérisons, d'assistance, de gouvernement,
les diversités de langues » (1 Co 12, 28), «C'est lui encore qui a donné aux uns d'être
apôtres, à d'autres d'être prophètes, ou encore évangélistes, ou bien pasteurs
et docteurs. » (Ep 4, 11). Par contre, en Rm 12, 6-8, le charisme
apostolique n’est pas mentionné : « pourvus de dons différents selon la grâce qui nous a été donnée, si
c'est le don de prophétie,
exerçons-le en proportion de notre foi ; si c'est le service, en servant ; l'enseignement, en enseignant ; l'exhortation, en exhortant. Que celui
qui donne le fasse sans calcul ; celui qui préside, avec diligence; celui qui
exerce la miséricorde, en rayonnant de joie. » On peut mettre en parallèle 1 Co 12, 28, Rm
12,6-8 et Ep 4,11[16]
1 Co 12,28
|
Rm 12, 6-8
|
Ep 4, 11
|
Apôtres
Prophètes
Docteurs
Les miracles
Les dons de guérison
Ceux qui ont le don de l’assistance
Du gouvernement
Des langues
|
Prophétie
Ministère
Qui enseigne
Qui exhorte
Qui donne sans calcul
Qui préside
Qui exerce la miséricorde
|
Apôtres
Prophètes
Evangélistes
Pasteurs
Maîtres
|
Une tentative pour expliquer le silence de Paul à propos du charisme
apostolique dans la Lettre aux Romains serait que Paul ne parle pas de la
structure ecclésiale en générale, ou de tous les charismes ecclésiaux, mais y
met en exergue seuls les charismes ordinaires des fidèles, les charismes
indispensables à l’édification et au maintien de la communauté du Christ
(qu’introduisent la prophétie et la diaconie)[17]. Le discours est donc orienté uniquement vers
les chrétiens qui n’appartiennent pas au corps apostolique. Les versets
précédents le montrent bien : « au nom de la grâce qui m’a été
donnée, je le dis à tous et à chacun : ne vous surestimez pas plus qu’il
ne faut vous estimer, mais gardez de vous une sage estime, chacun selon le
degré de foi que Dieu lui a départi » (Rm 12, 3-4). Par contre, en 1 Co 12
comme en Ep 4, le discours de l’apôtre prend en considération tout le corps
ecclésial, et pas seulement une partie du corps.
Ce qui surprend encore, c’est la ‘fragmentation’ du contenu de la
prédication en Rm 12, 6-8 : prophétie, enseignement, exhortation. En toute
apparence, les communautés ecclésiales primitives connaissaient le don de la
prophétie (qui serait alors restreint au don de prédiction ?) et le don de
l’enseignement (qui serait typiquement le don de la prédication ?).
L’exhortation pourrait n’être que le couronnement de l’enseignement (de la
prédication). Peter Stuhlmacher note cependant, à propos de Rm 12, 6-8, que les fonctions d’enseignant et de
prédicateur font partie du charisme de prophétie. Pour lui, l’enseignant doit
s’en tenir à l’enseignement qui lui a été transmis et veiller à le communiquer
sans le falsifier ; le prédicateur qui exhorte et console la communauté
doit dire et faire ce qui est utile à son édification[18].
La même observation vaut aussi pour 1 Co 12, 28 qui semble distinguer aussi
prophètes et docteurs, donc prophètes et prédicateurs. Les docteurs étant ceux
qui enseignent, ceux qui instruisent le peuple de Dieu, les maîtres selon Ep
4,11. Le ministère de la Parole comporte donc des figures variées dans l’Eglise
primitive. Ep 4, 11 en est la confirmation, car dans ce passage l’auteur n’a
choisi que les dons qui sont en lien avec la parole[19] :
les apôtres, les prophètes, les évangélistes, les pasteurs et les maîtres. Dans
tous les cas, quelque soient les différentes figures que prend la prédication
dans l’Eglise, elle reste un don, un charisme donné à un individu pour le bien
de l’Eglise. Un charisme qui peut et doit être cultivé avec la seule grâce de
Dieu et la bonne volonté et l’effort (toujours grâce !) de l’homme. Les
modestes ‘recettes’ qui suivent ont justement pour but de développer et
cultiver le charisme et l’art de la prédication, qui est, rappelons-le, un
ministère de foi.
RECETTES
Ces petites ‘recettes’ visent à aider, non le conférencier, mais surtout le
diacre ou le prêtre qui a la lourde et exigeante charge de prêcher (homélie)
lors des célébrations liturgiques. Quant aux ‘recettes’ relatives aux autres
formes du ministère de la Parole (causerie, conférence, et autres formes de
prédication), on peut les recueillir librement à partir du développement
méthodologique fait jusqu’ici. Ici, nos ‘recettes’ prennent prioritairement en
considération les homélies lors des messes dominicales (et aussi fériales), de
prémices, de mariage, et d’obsèques…
Messe dominicale (et fériale)
·
Invoquer l’Esprit Saint
·
Lire lentement, déjà en début de semaine (lundi),
chaque texte de la liturgie de la Parole (en faisant aussi attention au psaume
responsorial, qui peut aussi inspirer un thème de prédication)
·
Trouver chaque jour, dans la mesure du possible, au moins
15 mn pour méditer, dans le silence, les textes, en commençant toujours par
l’invocation du Saint-Esprit
·
Dégager un
thème à partir d’un ou des textes. (Car, on peut bien prêcher à partir d’un
seul texte.). Pour déterminer le thème, on peut noter sur un bout de papier, au
crayon, les mots-clés. Dans la
méthode exégétique de l’analyse narrative des récits bibliques, le mot-clé est un mot répété plusieurs fois
dans un épisode. Et très souvent, l’enseignement intrinsèque d’une péricope
est souvent lié à la répétition du mot-clé (sous toutes les formes :
nominale, verbale, adjectivale, adverbiale…). La connaissance de l’étymologique
grecque ou hébraïque du mot-clé peut être un atout, dans la mesure où les
traductions en langues modernes peinent parfois à rendre l’idée exacte des mots
originaux. (Bien sûr, on évitera de citer directement des mots grecs ou hébreux
dans les homélies, mais sans les citer, on peut faire recours à eux pour rendre
plus explicite la pensée de l’hagiographe.) Mais une telle connaissance n’est
absolument pas indispensable pour prêcher.
Pour déterminer un thème, on peut aussi relever ce qu’on appelle en exégèse
le motif dans une péricope. Jean-Pierre
Sonnet écrit, à ce sujet, que « la narration peut également être scandée
et unifiée par le retour d’un motif :
une image concrète, une qualité sensorielle, une action ou un objet, associés
ou non à un mot clé »[20] Il
donne quelques exemples de motifs [21]:
« Les pierres accompagnent ainsi la carrière de Jacob : en Gn 28, 11
il prend une pierre et en fait son chevet ; au réveil de son rêve, il
dresse la pierre comme mémorial (v.18) ; en Gn 29,8, lors de sa rencontre
avec Rachel, il roule la pierre qui obstrue l’ouverture du puits, à son retour
de Mésopotamie, il conclut un pacte mutuel de non-agression avec son beau-père
Laban en plaçant à la frontière une borne formée d’un tas de pierres (31,45-54),
avant d’ériger à nouveau une stèle de pierre à son retour à Béthèl en 35,14. Ce
rapport aux pierres souligne un trait particulier du personnage de Jacob, se
mesurant constamment avec la résistance des choses[22].
La figure de Samson (Jg 13-16) est quant à elle associée de manière allusive
mais insistante au vocabulaire et à l’imagerie du feu, depuis la flamme de
l’autel dans laquelle disparaît l’ange annonçant sa naissance (13,20) jusqu’à
sa manière de rompre ses liens ‘comme se rompt le cordon d’étoupe lorsqu’il
sent le feu’(16,9 ; Cf. 15,14), en passant par l’incendie des moissons des
Philistins grâce aux renards bouteurs de feu (15,5) et le bûcher sur lequel les
Philistins font brûler la femme de Samson et son père en représailles (15,6) –
si bien que le feu devient une image de Samson, force aveugle se consumant
elle-même en même temps que tout ce qui croise son chemin.[23] »
Le thème d’une homélie peut aussi s’inspirer d’une idée du texte à commenter, une idée morale, psychologique,
légale, politique ou théologique (obéissance en opposition à la révolte,
l’élection du plus jeune…)[24]
·
A partir du thème, définir une thèse à développer
·
Relever, toujours sur papier, dans le texte ou dans
l’ensemble des textes, deux arguments qui vont dans le sens de la thèse choisie
·
Choisir pour chaque argument deux exemples intéressants
pour illustrer les arguments.
·
A ce niveau, dégager sur papier le plan général de l’homélie, avec les grandes articulations.
·
Rédiger le texte, si possible.
·
Imaginer en esprit un schéma pour capter
l’attention du public dès le début (l’introduction ou exorde) de la prédication
(jusqu’à la fin).
On pourrait faire confusion entre thème et thèse. Pour
éviter une telle confusion, nous donnons ici un exemple, en nous inspirant du
double miracle de la guérison de la femme hémorroïsse et de la résurrection
de la fille d’un chef, en Mt 9, 18-26 :
Le thème peut être facilement identifié à partir des motifs (l’acte [du chef] de se prosterner devant Jésus ;
l’intention de la femme qui veut toucher
le manteau de Jésus), en lien avec un mot-clé, sauver, répété 3 fois dans la péricope. Remarquer que les 2
motifs identifiés expriment la foi du chef et de la femme. Remarquer aussi
qu’au v.22, Jésus met la foi en lien avec le salut. Ainsi le thème
pourrait être : Foi et salut.
A partir de ce thème, le prédicateur peut formuler sa thèse comme
suit : La foi qui sauve est une
foi humble et courageuse. De là, deux arguments possibles :
1-
La foi humble : la foi qui se prosterne (Cf. le chef) devant Dieu.
2-
La foi courageuse (celle de la femme, mais aussi celle du chef qui
demande la résurrection de sa fille) : la foi inébranlable de celui qui est
convaincu qu’à Dieu il n’y a rien d’impossible. (Ici, on peut aussi
relever l’acte de la femme, et définir la foi comme un l’acte de ‘toucher’ du
Christ).
A partir de ces arguments, le prédicateur montrera, en
illustrant son argumentation par des exemples concrets, que l’humilité et le
courage dans la foi sont la condition pour obtenir le salut. Il fera noter
que le salut, dans cette péricope n’est pas d’abord perçu dans sa dimension
spirituelle (salut de l’âme, vision de Dieu), mais dans sa dimension
corporelle (résurrection d’une morte, guérison physique d’une femme malade depuis
des 12 ans).
|
Remarque : le prédicateur jouera sur son talent pour allier
explication du texte et contextualisation, à partir des éléments jusqu’ici
indiqués.
Messe de prémices
Les éléments précédents reviennent ici. Le prédicateur veillera cependant
à :
·
Dès l’introduction, partir de la figure, de l’histoire
personnelle du nouvel ordonné
· Relever la beauté et la grandeur du Sacerdoce, en
partant, par exemple, de quelque rite de l’Ordination, en montrer le sens,
toujours en ayant soin de ne pas s’écarter de la figure de l’heureux du jour
· Récupérer l’enseignement des textes du jour dans une
perspective sacerdotale. Ici aussi, dégager un thème (sacerdotal) et une thèse,
et la développer est d’une grande utilité. Veiller toujours au schéma Argument
+ Exemples
·
Terminer par
quelques conseils pratiques pour un ministère sacerdotal fructueux
Messe de mariage
Les éléments soulignés pour une prédication dominicale valent ici aussi. Le
prédicateur veillera cependant à :
·
Dès l’introduction, partir de l’histoire de l’amour du
couple qui se marie
·
Mettre en relief la beauté et la force de l’amour
·
Relever la beauté et la grandeur du Mariage sacramentel,
en partant, par exemple du rite du Mariage, en montrer le sens, toujours en
ayant soin de ne pas s’écarter de la figure des heureux du jour.
·
Insister sur les engagements et les implications du
sacrement du Mariage, à partir par exemple du rite de l’échange des
consentements, ou à partir des textes choisis pour la circonstance (souvent
laissés à la responsabilité des époux). Toujours conseillé de thématiser.
·
Terminer par
quelques conseils pratiques pour une vie matrimoniale heureuse.
Obsèques
Les éléments ci-dessus indiqués (messe dominicale) entrent aussi en ligne
de compte. Le prédicateur veillera toutefois à :
·
Ne pas tomber dans le piège d’une oraison funèbre qui
viserait à ‘canoniser le défunt’. Car la messe de requiem est plutôt une
occasion pour implorer la miséricorde du Seigneur en faveur du défunt.
·
Néanmoins on peut toujours mettre en exergue la figure du
disparu et célébrer la bonté et les merveilles du Seigneur dans sa vie
·
Les derniers instants de sa vie et ses dernières paroles
peuvent être rappelés, s’ils témoignent de sa foi et de son amour pour Dieu
·
Dans le cas d’un
décès tragique, et même en général, il est plus indiqué d’adopter d’abord un
discours d’amour (c’est-à-dire de consolation, de proximité avec ceux qui sont
éplorés) avant de parler de foi et de salut. Même si la finalité est toujours
la foi, dans de pareilles circonstances, il est toujours souhaitable
d’emprunter un raccourci ‘diplomatique’, dans le but de disposer l’auditoire,
surtout ceux qui sont éplorés, à accueillir le message de foi qui suivra.
·
Le prédicateur n’oubliera pas qu’à l’occasion d’obsèques
sont présents non seulement des croyants, mais aussi des non-croyants.
L’occasion est donc belle pour ‘évangéliser’ et inviter à la réflexion sur le
sens de notre existence terrestre.
·
La liturgie de la Parole oriente d’ailleurs la méditation
dans ce sens.
Que retenir ?
A propos de l’homélie, le pape Benoît XVI écrit :
« En
relation avec l'importance de la Parole de Dieu, il est nécessaire d'améliorer
la qualité de l'homélie. En effet, elle ‘ fait partie de l'action liturgique’; elle
a pour fonction de favoriser une compréhension plus large et plus efficace de
la Parole de Dieu dans la vie des fidèles. C'est pourquoi les ministres
ordonnés doivent ‘préparer l'homélie avec soin, en se basant sur une
connaissance appropriée de la Sainte Écriture’. On évitera les homélies
générales et abstraites. Je demande en particulier aux ministres de faire en
sorte que l'homélie mette la Parole de Dieu proclamée en étroite relation avec
la célébration sacramentelle et avec la vie de la communauté, en sorte que la
Parole de Dieu soit réellement soutien et vie de l'Église. Que l'on garde donc
présent à l'esprit le but catéchétique et exhortatif de l'homélie. Il paraît
opportun, à partir du lectionnaire triennal, de proposer aux fidèles, avec
discernement, des homélies thématiques qui, tout au long de l'année liturgique,
traiteront les grands thèmes de la foi chrétienne, puisant à ce qui est proposé
avec autorité par le Magistère dans les quatre ‘piliers’ du Catéchisme de l'Église catholique et dans le récent Abrégé: la profession de foi, la
célébration du mystère chrétien, la vie dans le Christ, la prière chrétienne. »[25]
Ce qu’il faut surtout retenir, au terme de ce parcours, c’est que le
ministère de la Parole est surtout un ministère de foi qui exige d’abord la foi
du ministre. C’est aussi un charisme que tout ministre veillera à demander en
toute humilité à Dieu, Source de toutes grâces. Mais c’est aussi un art qu’il
importe de connaître et de savoir ‘manier’, un art qui a ses exigences
auxquelles le prédicateur ne saurait se dérober. Le but du ministère de la
Parole étant d’évangéliser, quelle joie pour le prédicateur de savoir que par
son ministère, il apporte sa pierre à l’œuvre séculaire d’évangélisation !
Quelle joie pour lui de savoir qu’il est investi de l’autorité prophétique de
ceux qui dans l’histoire du Salut ont porté le message de Salut à leurs frères !
Quelle joie pour lui, de pouvoir dire, après chaque prédication, à l’instar du
psalmiste : « J’ai annoncé la justice de Yahvé dans la grande
assemblée ; vois, je ne ferme pas mes lèvres, toi, tu le sais » (Ps
40/39, 10) ! Quelle joie, quel bonheur d’aider le peuple de Dieu à croître
dans la foi et dans l’amour ! S’il est un ministère délicat et exigeant,
le ministère de la Parole est aussi très exaltant. Il suffit, à cet effet, de
se laisser porter par le Divin Esprit, l’Esprit qui animait les prophètes,
l’Esprit qui animait le Christ, l’Esprit de Pentecôte, l’Esprit qui conduit
l’Eglise !
PRIERE A L’ESPRIT SAINT
(Avant toute prédication)
Esprit Saint,
Esprit du Père
et du Fils
Esprit qui
planais sur les eaux
Esprit qui
rendis possible la Conception virginale de Marie
Esprit qui
faisais parler et agir le Fils de Dieu fait chair
Esprit qui ouvrais
le cœur des foules
Aux délices de
la Parole de Salut
Annoncée par le
Christ,
Esprit promis
par le Christ à ses disciples,
Esprit descendu
sur les Apôtres à la Pentecôte,
Esprit qui
inspirais les disciples du Christ dans leurs prédications,
Esprit qui
soutenais la prédication
Des disciples
du Christ par des signes,
Viens, Esprit
Saint, m’inspirer
En ce moment où
je vais prêcher la Bonne Nouvelle
Viens, Esprit
Saint, m’ouvrir le cœur et l’esprit
Inspire-moi un
langage correct, simple, beau
Et accessible à
tous
Esprit de Prédication,
Rends ma
prédication vivante et savoureuse
Pour le Peuple
des fidèles qui m’écoutera :
Que personne ne
s’ennuie en m’écoutant !
Que personne ne
s’énerve en m’écoutant !
Que personne ne
s’assoupisse
Pendant ma
prédication !
Que personne ne
soit indifférent
Pendant ma
prédication !
Esprit de prédication,
Descends sur mon
auditoire,
Dispose le cœur
de chacun et de tous
A accueillir
avec enthousiasme et action de grâce
La parole de foi
qui jaillira de ma bouche
Esprit de
Puissance,
Esprit de
prédication,
Investis-moi de
ta puissance
Afin que ma
prédication
Soit source de
guérison pour les croyants,
Accompagne ma
prédication
Des Signes de
Résurrection
Qui manifestent
que Christ est vivant
Mais Esprit
Saint,
Ne permets pas
que je sois emporté
Par les flots diaboliques
De l’orgueil et
de la vaine satisfaction
Fais-moi plutôt
la grâce de m’effacer devant le Christ,
La grâce de
vivre dans la vérité
De son Evangile,
en toute humilité
Viens, Esprit
Saint
Viens embraser
mon cœur et mon être
Et que ma bouche
vomisse
Le Feu de la
Parole de Dieu !
Viens, Esprit
Saint, viens…
|
Père Mathieu C. AIFAN
Archidiocèse de Cotonou
BENIN
NOTES
[1] Evangelii Nuntiandi, N°75.
[3] C’était à l’ouverture des travaux de la IIIe conférence générale de l'épiscopat
latino-américain, le 28 janvier 1979.
[4]Cf. J-N. ALETTI et al., Vocabulaire raisonné de l’Exégèse biblique.
Les mots, les approches, les auteurs (Paris 2005) 83.
[6] Evangelii Nuntiandi, N°41
[7] Cf. P. IDE – L. ADRIAN, Les 7 péchés capitaux ou ce mal qui nous
tient tête (Paris 2009).
[8] Note b de la BJ sur 1Co 12,8.
[9] Note c de la BJ sur 1 Co 12,8.
[10] Néanmoins la traduction
« souffle » n’est pas très heureuse.
[11] Cf. F. LANG, Le Lettere ai Corinti (Nuovo Testamento
Seconda serie N° 7 ; Brescia 2004) 216.
[13] Cf. J-C INGELAERE – P. MARAVAL –
P. PRIGENT, Dictionnaire Grec-Français du
Nouveau Testament (Paris 2009) 126.
[14]Cf. X. LEON-DUFOUR, ‘prophète’, Dictionnaire du Nouveau Testament (Paris
1996) 455.
[16] Voir S. TAROCCHI, Paolo.
Lettere della prigionia (DLP ; Padova 2004) 67.
[17] Cf. P. STUHLMACHER, La Lettera ai Romani (Nuovo Testamento
Seconda serie N°6 ; Brescia 2002) 232.
[19] Cf. TAROCCHI, Paolo, 68.
[20] J-P SONNET, « L’analyse
narrative des récits bibliques », Manuel
d’exégèse de l’Ancien Testament (ed. M. BAUKS et C. NIHAN (Paris 2008) 84.
[22] C’est nous qui soulignons
[23] C’est nous qui soulignons
[24] SONNET, ‘Analyse narrative’, 85.
[25] Exhortation apostolique Post-Synodale Sacramentum caritatis, n°46.