LE PERE FLORENT NASCIMENTO
A QUELQUE CHOSE
A DIRE AUX PRETRES…
C’est l’année sacerdotale[1]. Une
année voulue par le Successeur de Pierre, qui, prophétiquement inspiré, engage
ainsi l’Eglise universelle sur la voie de la re-découverte de la grandeur et de
la beauté du Sacerdoce (ministériel), offrant en modèle l’inoubliable figure
sacerdotale du saint curé d’Ars, Saint Jean-Marie Vianney. Une année
sacerdotale au cours de laquelle, tout en
contemplant la merveilleuse figure du saint curé d’Ars, chaque Eglise
locale est appelée aussi à repérer et à
redécouvrir sur les sillons de sa propre Histoire, les traces de pas de ses
fils prêtres dont le Zèle apostolique et sacerdotal, en son temps, a édifié
bien des âmes. Et l’Eglise au Bénin, résolument tendue vers la célébration du
150ème anniversaire de son Evangélisation, a bien des raisons de se
lancer dans cette entreprise exigeante, certes, mais jamais ingrate…Dans cette
logique, il me semble que soit venu le moment de découvrir un peu plus, à la
lumière de cette année sacerdotale, le vrai visage de celui qu’on a appelé en
son temps, « Zogan » (chef de feu) : le Père Florent Koladé NASCIMENTO,
dont la vie a été et est réellement une parole adressée au peuple de Dieu, et
surtout aux prêtres…
LE VRAI VISAGE DU PERE FLORENT
Je parle de « vrai visage ».
Parce qu’il y a une image qu’on a donnée du Père Florent, qui, sans être
nécessairement fausse, ne traduit qu’imparfaitement ce que j’ose appeler
« le Mystère-Florent ». De fait, pour beaucoup, la relative
‘célébrité’ du père Florent tenait aux prières de délivrance qu’il dirigeait.
Pour d’autres, c’est l’image d’un Père Florent ‘pop star’, ‘animateur de
messes’, toujours prêt à chanter et à danser, qui est restée. D’autres encore
n’auront retenu que le côté improvisateur ou surérogatoire de l’homme qui « en faisait plus qu’il n’en
fallait »…L’ayant côtoyé de près, et faisant partie alors de ses proches
collaborateurs, je trouve et soutiens que tout cela est réducteur de
l’impressionnante personnalité de celui-là dont le vide reste béant dans le
clergé béninois.
En réalité, ce qui donne sens et
consistance à la vie sacerdotale du Père Florent NASCIMENTO est la profondeur
de sa foi. Quelle est grande, la foi du Père Florent ! Il avait la
conviction qu’avec la foi, la foi en Jésus-Christ, le chrétien obtient tout. Et
c’est dans cette logique de foi qu’il vivait son sacerdoce, convaincu que le
Christ des Ecritures continue d’exercer son action salvifique dans le monde et
l’Eglise d’aujourd’hui. Aussi s’évertuait-il à méditer les Saintes Ecritures,
avec la conscience que celui qui ignore les Ecritures, ignore aussi le Christ
(Cf. St Jérôme). Il aimait citer les Ecritures, et il aimait qu’on cite les
Ecritures. Et même en célébrant les Sacrements, surtout l’Eucharistie, il avait
toujours en idée l’action du Christ dans les Ecritures. Les fidèles l’avaient entendu
dire :
« Qui
regarde le Pain eucharistique, regarde Jésus ; qui touche le Pain
Eucharistique, touche Jésus ; Qui rejette l’Eucharistie, rejette Jésus ;
Qui reçoit l’Eucharistie, reçoit Jésus ; Qui adore l’Eucharistie, adore
Jésus ; Et qui regarde, touche, reçoit, rencontre, adore l’Eucharistie,
bénéficie des mêmes grâces que ceux qui, dans l’Ecriture, ont regardé, touché,
rencontré, reçu et adoré Jésus : Guérison, délivrance, pardon des péchés,
résurrection… »
En clair, la spiritualité du Père
Florent est fortement christocentrique.
Et cette spiritualité, expression d’une foi vive en Jésus-Christ, a produit, en
son temps, des effets retentissants. Les souvenirs sont nombreux de cette foi
agissante qui, sans rien exagérer, le rendait victorieux des attaques et des
pièges de l’Ennemi. Rien ne retenait le Père Florent quand il s’agissait de
communiquer ou de défendre sa foi. Intrépide messager de la bonne Nouvelle, il
allait par villes et villages (à l’occasion des sessions et des camps),
annonçant la foi en Jésus-Christ qui sauve.
Cette foi en Jésus-Christ l’emportait
parfois dans un élan extatique (le mot n’est pas trop fort !) où l’homme
perd le goût des choses de la terre, et reste tendu vers les suaves réalités
célestes. Cet élan extatique se traduisait, bien des fois, par des chants
dont il avait l’inspiration spontanée.
On se souvient du fameux « Qui est
le premier ? Jésus est le premier ! » qui électrisait les
cœurs et embrasait les âmes dans un mouvement merveilleusement rythmé de pas de
danses…Oui, vraiment, il faut le dire, la foi du Père Florent était grande.
L’illustre évêque d’Hippone, Saint Augustin, a eu ce mot juste, à savoir que la foi est amour de Dieu et des hommes.
Les deux pôles de cette foi-amour sont aussi visibles dans la vie du Prêtre
Florent. Sa devise n’était-elle pas : « J’ai
choisi Jésus…et toi ! »
Choisissant le prochain à qui il
cherchait toujours à communiquer le feu de la foi en Jésus-Christ, il
développait deux atouts pastoraux précieux : La proximité et l’accueil. Pour le père Florent, on ne peut sauver
l’autre qu’en se faisant proche de lui. A cet effet, il aimait aller vers
l’autre dans une admirable disponibilité de cœur, parfois au détriment de sa
mauvaise santé. Ici, je me souviens de cette expérience marquante pour le futur
prêtre que j’étais alors. Durant les vacances 1994, ensemble avec le Père
Florent, nous revenions d’une
journée de formation des
« Samuel » (servants de messe) tenue à Ouègbo. Alors que, déjà
fatigués par cette épuisante journée, nous désirions rentrer à Cotonou pour y
passer une reposante nuit, le père (lui-même fatigué) décida, à notre surprise,
d’aller à Dédomè où d’autres « Samuel » étaient en session. Nous y
allâmes avec lui. Au moment de se retirer pour le repos de la nuit, le Père Florent,
plutôt que d’aller dormir dans un confortable lit de presbytère, préféra passer
la nuit au camp, comme les « Samuel », dans une ‘vieille’ chapelle
‘ouverte’, où des ‘moustiques-soldats’
étaient plus agressifs qu’accueillants ! Leçon de proximité pastorale que
nous qui étions avec lui, en ce moment, n’oublierons jamais. Puis, le lendemain
matin, voilà le chantre du Seigneur qui communiquait aux participants à ce
camp, sa joie d’appartenir au Christ, à travers un chant dont il venait d’avoir
l’inspiration subite. Seize ans après, je l’entends encore chanter, de sa douce
voix :
« c’est
la vie si tu vas à Jésus. C’est la joie si tu vis avec lui. C’est la vie, c’est
la joie. C’est la vie si tu es avec Jésus-Christ. Venez mes frères, allons à
Jésus, marchons ensemble sur la route de l’amour ! Sautons de joie,
dansons sur la route de la paix à la suite de Jésus-Christ ! »
« Marchons ensemble sur la route de
l’Amour ! », chantait-il, ce jour-là ! Et toute sa vie de
prêtre, il a marché effectivement sur la route de l’amour, ne se contentant pas
seulement d’aller vers les autres, mais aussi de les accueillir avec la simplicité
d’un cœur enflammé d’amour pour le prochain ! Et il avait ce don de la
parole qui attirait, fascinait et même désarmait. Et on était heureux,
simplement heureux d’être avec lui…
On comprend alors la vive douleur qui a
saisi les cœurs, ce dimanche 18 Février 2001, à l’annonce de son entrée dans
l’Eternité. Et neuf ans après son départ de ce monde, la vie et l’histoire de
l’ancien curé de GBEDEGBE, l’illustre Père Florent, continuent d’interpeller
par- delà le silence de la tombe
LE SIGNE DE LA TOMBE VENEREE
Après le dur combat de cette vie
terrestre, le Père Florent s’en est allé pour les Noces Eternelles. Sa
dépouille mortelle se trouve au cimetière du Grand Séminaire Saint Gall de Ouidah.
C’est là, désormais, qu’il accomplit, d’une certaine manière, son ministère sacerdotal
d’accueil des foules en quête de Dieu. Ils sont, en effet, nombreux à aller se
recueillir sur la tombe de l’homme de Dieu, nombreux à braver la route
poussiéreuse de Kpassè-Savi pour aller auprès de l’ami de Dieu et des hommes.
La vénération portée à son endroit est si manifeste qu’il est très facile de
repérer sa tombe ornée de fleurs, signe de l’amour que lui portent les fidèles.
Personnellement, je trouve qu’il faille
prendre au sérieux cette démarche qui conduit beaucoup auprès du Père Florent à
Saint Gall. Le phénomène n’est sûrement pas anodin, quand, chaque année, à la
date anniversaire de son départ de ce monde, le 18 Février, un flot d’hommes et
de femmes inonde le cimetière de Saint Gall. Il s’agit d’un véritable
pèlerinage qui s’organise chaque année sur sa tombe. Les théologiens, en
d’autres circonstances et dans d’autres cadres, parleraient du «Sensus fidei », de ce sens de la
foi en vertu duquel le peuple de Dieu, conduit par l’Esprit de prophétie,
saisit des vérités de foi. Il est vrai qu’il ne s’agit pas ici d’une vérité de
foi, mais plutôt d’une vérité d’espérance qui se traduit par cet élan
révélateur, lequel indique clairement que quelque chose de beau et de
merveilleux est en train de se produire dans notre Eglise locale du Bénin. Oui,
il faut le dire : les saints ne se proclament jamais saints. C’est le
peuple de Dieu, uni à ses pasteurs, qui proclame les saints. Tout part toujours
du peuple et revient toujours au peuple. Et le devoir des pasteurs est de se
faire auditeurs et interprètes fidèles de la voix de l’Esprit Saint qui s’élève
par le mouvement du peuple.
A défaut de crier « santo subito » (saint tout de
suite !) -comme ce fut le cas pour le grand Pape Jean-Paul II, à Rome,
cinq ans plus tôt-, le peuple ici, par cet élan constant, semble crier « Già santo !» (Déjà saint). ‘Già santo’ ! Reconnaissance de
sainteté par un peuple qui a trouvé un modèle dans le Père Florent. ‘Già santo’ ! Expression tacite de
l’attachement des cœurs à l’inoubliable figure de celui qui a été une fleur
(son nom n’était-il pas Florent ?) dans leur vie ! ‘Già santo’ ! Intelligence
spirituelle d’un peuple de prophètes qui n’attend pas nécessairement la
reconnaissance officielle ecclésiale pour authentifier la qualité de vie du
serviteur de Dieu, le père Florent. ‘Già
santo’ ! Inspiration d’un peuple qui saisit que le Père Florent jubile
dans la communion des saints…
Ces hommes, ces femmes et ces enfants,
qui viennent auprès de leur pasteur disparu, traduisent dans le concret, ce
qu’ils ont retenu de lui, à savoir qu’il est simplement « un pasteur selon
le cœur de Dieu ». Chacun d’eux, se tenant près de cette tombe muette,
entendait (et entend encore !) résonner dans son cœur la voix silencieuse
de l’ami du Christ qui invite toujours à « repartir du Christ ». Ils
repartaient alors, le cœur lourd, certes, mais heureux de pouvoir aller à lui.
Ils repartaient alors, souhaitant de tous leurs vœux, que les prêtres soient un
peu comme…le Père Florent. Et il faut le reconnaître, les prêtres ont à
recueillir et à faire fructifier l’héritage que nous laisse le Père Florent.
Surtout à partir de cette année sacerdotale.
LA VIE DU PERE FLORENT : UNE PAROLE
ADRESSEE AUX PRETRES
Il est question, non d’imiter le Père
Florent, mais de se laisser interpeller par la qualité de sa vie sacerdotale. A
cet effet, il importe grandement d’éviter ce qu’on pourrait appeler –par
néologisme- ‘le florentisme’. Le
‘florentisme’ consisterait à transformer les célébrations eucharistiques en un
moment vulgaire où l’espace de silence liturgique requis est profané au profit
d’une animation tapageuse et ravageuse où tous les rythmes et tous les chants
sont accueillis sans discernement. Le ‘florentisme’ consisterait aussi à
exercer le ministère de délivrance sans précaution et sans respect des normes
liturgiques, avec, parfois, un oubli des directives de l’Autorité, en la
matière. Une chose est sûre : le Père Florent, aux jours de sa vie
terrestre, évitait au maximum de tomber dans ces excès.
Deux choses capitales sont à retenir de
sa brillante vie sacerdotale : sa
foi et son humanité. Ce que le prêtre a à offrir au monde, c’est sa foi,
son amour et son humanité. Et à l’instar du père Florent qui avait foi en
Jésus-Christ et en son Sacerdoce, les prêtres doivent sans cesse revenir à ce
qui constitue la substance de leur être sacerdotal : la conscience d’être
prêtre ! Sans cette conscience d’être prêtre, l’agir sacerdotal est vidé
de son sens et vire automatiquement au fonctionnariat. Les fidèles VEULENT voir
des prêtres qui croient en Jésus-Christ, des prêtres qui croient en leur
sacerdoce. Cela suppose une spiritualité de la relativisation du temps et de
ses chimères peccamineuses ; relativisation de ces chimères qui,
malheureusement, conduisent, bien souvent, à une négation de l’être sacerdotal…Relativisation
(des chimères temporelles) qui fait revenir à l’essentiel de l’être sacerdotal.
L’être sacerdotal se construit dans la
foi et l’amour. Il faut le redire encore : le Père Florent a cru et il a
aimé (dans la stricte vérité du mot), dans la bipolarité théocentrique et
allocentrique de l’amour. Dans cette logique, il priorisait surtout sa relation
avec les prêtres, dans un véritable souci fraternel. Pour lui, la fraternité
sacerdotale doit cesser d’être une illusion, un rêve, pour devenir une réalité.
Se refusant systématiquement de critiquer les confrères, il nourrissait et
entretenait de grandes relations avec eux, dans un grand respect pour chacun.
Aussi ne supportait-il pas qu’on critiquât les prêtres.
On se souvient ici des mots de feu de
l’inoubliable saint Jean-Marie VIANNEY qui affirmait qu’ « un bon pasteur, un pasteur selon le
cœur de Dieu, est le plus grand trésor que le bon Dieu puisse accorder à une
paroisse, et un des dons plus précieux de la miséricorde divine » !
Le Père Florent NASCIMENTO a été un bon pasteur pour le peuple de Dieu. Et
qu’est-ce qu’un bon pasteur, sinon celui qui, dans la vérité de sa charge
ministérielle, conduit au Christ, l’Unique Bon Pasteur de son Troupeau ? Car,
c’est Lui qui conduit son Peuple. C’est lui qui donne à son Peuple des prêtres
pour le sanctifier. C’est Lui qui nous a donné le Père Florent. Et c’est encore
Lui qui, au jour fixé par lui, de toute éternité, le dimanche 18 Février 2001, l’a
rappelé à lui pour les Noces Eternelles. Et si encore, nos yeux, embués de larmes, cherchent toujours
ses traces sur les sillons de l’histoire humaine, nous savons qu’une autre page,
plus belle, par lui s’écrit de ce lieu d’Eternité où tout est joie et paix. A nous aussi, qui
l’avons connu, approché et aimé sur cette terre, d’écrire les merveilles de
Dieu dans sa vie. Ces merveilles de Dieu dans sa vie sont, en toute
évidence : FOI- AMOUR-JOIE. Tel est, en définitive, ce que le Père Florent
a à dire aux prêtres, en cette année de grâce, l’année sacerdotale…
Père
Mathieu C. AÏFAN
Diocèse
de Cotonou
BENIN
[1]Cet
article a été publié dans le Journal « La
Croix du Bénin » à la faveur de l’année sacerdotale en Février 2010.
